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Bullet journal de bord artistique – suite

Il est temps maintenant de rentrer au cœur du sujet, d’aller dans le vif, la substantifique moelle du Bullet journal et dépasser un peu le coup de gueule de mon précédent article. Je suis toujours un peu sceptique quand il y a un effet de mode, en particulier en développement personnel, mais il est important de dépasser les préjugés de la petite voix dans sa tête. L’intérêt de cette méthode, selon moi, est de laisser une grande marge de liberté, puisqu’il s’agit d’un carnet vierge, tout en proposant beaucoup d’idées d’utilisation. Petite définition ici, si vous voulez un peu plus d’historique.

Ajoutez votre titre ici

J’ai commencé mon premier Bullet journal tardivement, en 2018, après qu’une amie m’a présenté le sien et le bénéfice qu’il lui apportait. Ma démarche initiale était très modeste, réunir mes to-do list dans un seul et même carnet plutôt que de les laisser traîner sur des feuilles volantes qui encombrent mon bureau. Puis j’ai décidé d’ajouter des calendriers par mois et de m’en servir aussi de carnet de notes pour mes formations sur l’entreprenariat artistique. Ce n’est que plus tard que j’ai intégré des croquis et décorations, noté des citations ou certains de mes états d’âme.

Néanmoins, la quantité d’approches, de styles, d’outils peut vite donner le vertige. Trop regarder des modèles de journaux, dont certains sont magnifiques, peut devenir décourageant. En outre, cette activité peut devenir chronophage, aussi conseillerais-je de commencer par quelque chose de simple et d’utilitaire au début. Niveau matériel, un carnet, un crayon, une gomme et un stylo noir, plus éventuellement une ou deux couleurs, suffisent amplement au début. Le Bullet journal doit avant tout servir à son propriétaire, l’aider à organiser ses activités quotidiennes ou ses projets de vie.

bullet journal carnet trousse stylos

Quand on n’est pas forcément à l’aise avec l’usage d’un carnet, il est plus simple de démarrer avec des éléments pratiques et journaliers. Il s’agit ici de chercher l’impulsion, avec un chemin balisé, plutôt que de se heurter directement à la page blanche, la fameuse ! Le pas est moins grand ensuite pour ajouter couleurs, croquis, collages ou des notes plus intimes et une planification des dix prochaines années. Néanmoins, il n’y a pas une seule et unique façon de faire. Si vous êtes déjà adepte du journal intime ou du carnet de voyage, pas besoin d’approche progressive, amusez-vous !

Friction du réel : de la pensée à son expression

Le Bullet journal est une hybridation entre un agenda, une liste de listes et un journal intime, un carnet chimère en somme. Écrire ou représenter ses pensées, ses états d’âme au lieu de les garder dans sa tête ne sont des actes ni simples, ni anodins. Le philosophe et sociologue Herbert Marshall McLuhan posait comme thèse principale de sa réflexion sur les médias et la communication : « Le media est le message ». Selon lui, le canal de communication est le véritable message. Écrire « je t’aime » dans le sable n’a pas la même valeur que s’il était gravé dans la pierre ou tatoué sur la peau.

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Il y a une progression entre une vague impression, une pensée composée de mots et structurée, son expression orale et enfin écrite. Le poids des mots, leur puissance, ne sont pas les mêmes quand ils passent de notre tête au papier. Faire exister une idée suppose toujours une friction avec la réalité. Ce qui est dans le crâne est flou, la pensée est toujours mouvante et ses contours indiscernables. C’est pourquoi écrire ou dessiner fixe l’idée, lui donne forme et fige enfin le tourbillon d’impressions, de sensations, de sentiments et aide à s’ancrer dans le réel.

En outre, la différence est marquée, graduée, entre des pensées, des paroles, des phrases écrites au crayon et celles écrites à l’encre indélébile, encore plus si elle est signée. Il peut s’agir de la même idée, mais elle n’aura pas le même poids en fonction de son moyen d’expression. En plus de fixer la pensée, l’écrire est un engagement, d’autant plus fort que l’encre ne s’efface pas et que son auteur la revendique. Ainsi, cela demande une certaine confiance, un certain courage, d’assumer ses idées. C’est en cela aussi que c’est si difficile de les sortir de sa tête.

Créativité versus perfectionnisme

Un Bullet journal, un journal intime ou encore un Art journal ont ceci d’intéressant qu’ils n’ont pas pour finalité première d’être montrés. Ainsi, la prise de risque est relative, il s’agit d’une expression de soi pour soi-même. La confrontation au jugement de l’autre est un choix et non une obligation. Or, dans une démarche artistique, qui a nécessairement une dimension intime, le risque est que notre création ne nous semble jamais assez parfaite pour être montrée. La potentialité de ce regard extérieur peut nous bloquer et rendre l’expression artistique extrêmement laborieuse, voire douloureuse.

Il devient alors nécessaire d’apprendre à lâcher prise, s’autoriser à se tromper, à mal faire, à ne pas être perfectionniste, pour se laisser le temps de s’entrainer. Bambichose, une créatrice découverte il y a quelques années dans une interview d’Elise Francisse sur la créativité, a une belle approche de la question. Elle y raconte comment l’utilisation du Bullet journal l’a aidé à retrouver la confiance et le plaisir de créer. Je vous invite grandement à la regarder, un duo tout à fait sympathique et inspirant qui donne envie de faire plein de collages dans son « Bullart journal » (voir son autre vidéo sur ce sujet précis).

Mais la question de la qualité graphique me direz-vous ? Le perfectionnisme, le défaut idéal à exposer lors d’un entretien d’embauche, a aussi pour fonction de nous pousser à améliorer constamment la qualité d’un travail. Ces deux tendances, lâcher-prise et perfectionnisme, ne sont pourtant pas contradictoires, mais correspondent à deux étapes distinctes. Il est important de laisser libre-court à son imagination sans pression pour trouver des idées. Par la suite on peut recentrer son énergie sur les idées pertinentes pour les développer, s’entraîner et viser ainsi l’excellence. Mais cela prend évidemment du temps, en pratiquant on s’améliore !

Impossible quête de perfection

Cela n’empêche pas de douter, néanmoins. Le développement de ses compétences n’éloigne pas par définition tous les doutes et l’auto-critique. La perfection est impossible à attendre. J’en veux pour preuve les considérations de l’artiste MC. Escher sur son propre travail. Il se sentait frustré de ne pouvoir représenter qu’une infime partie de l’ensemble des images qu’il avait dans la tête. J’ai découvert ses gravures vers 12 ou 13 ans dans une exposition sur les illusions d’optiques. Un vrai choc, c’est la première fois que je demandais à acheter un livre d’art. Je suis toujours fascinée par sa maîtrise et son imagination, que je suis tentée de qualifier de géniale.

Il y a deux raisons pour moi qui expliquent que l’on ne pourra jamais atteindre la perfection :

  • Plus on découvre un sujet, plus on se rend compte de sa complexité et de l’étendue des choses qui nous reste à apprendre, de notre incapacité à toutes les embrasser.
  • Ce qu’il y a dans notre tête est un mélange flou d’impressions, d’images, de mots, d’émotions, de sensations, de sentiments, qu’il est impossible d’exprimer pleinement quand il se heurte au réel, quel que soit le médium utilisé. Écriture, peinture, musique, cinéma ne pourront jamais rendre compte de l’étendu des états d’âmes d’un individu.

Je ne peux pas vous laisser sur une note si négative pour autant, ça serait bien trop cruel ! Une œuvre d’art, indépendamment du domaine artistique, peut provoquer une forte émotion chez son spectateur. Sa force est de susciter des émotions, dans des cas extrêmes un violent vertige, c’est l’exemple du « syndrome de Stendhal », que je développerai dans un futur article. Une grande œuvre, même si son expression dans le réel est une dégradation inévitable des états d’âme de l’artiste, n’en crée pas moins dans l’esprit de son spectateur un flot d’états d’âme, nouveaux et différents. L’œuvre d’art est porteuse de bien plus que son expression purement littérale.

1 réflexion sur “Bullet journal de bord artistique – suite”

  1. Bravo pour cet article ; j’avoue que je confondais Bullet journal et journal intime, pour moi c’est un peu les mêmes choses. Mais tu rends très bien toute la complexité de tenir un journal… quel qu’il soit et j’aime postes que tu soulèves 👏

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