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Coup de gueule contre les méthodes « miracles » d’entrepreneuriat

Dans la suite de l’article « Peut-on faire du marketing en art sans vendre son âme au diable ? », j’ai décidé de traiter plus spécifiquement des méthodes « miracles » d’entreprenariat et de marketing qui fleurissent sur le web et souvent associées à une démarche de développement personnel. Je précise que je ne condamne pas unilatéralement toutes ces méthodes, en dehors des arnaques, il y a des ressources intéressantes, mais beaucoup d’aspects dans cette tendance me dérangent, par rapport à la conception de la société et de l’individu.

Illustration Chat de Cheschire argent bonheur
Petit hommage au diabolique Chat de Cheshire !

Dans l’optique de développer mes projets artistiques et de pouvoir en vivre, j’ai fait beaucoup de recherche, livres, vidéos, formations sur l’entreprenariat ces dernières années. J’y ai retrouvé des stratégies communes, j’en ai testé certaines, eu des résistances pour d’autres. Mais à force, j’ai fini par me perdre dans toutes ces méthodes ne sachant plus quelle stratégie adopter. Il me semble donc pertinent de pouvoir les analyser et déterminer lesquelles correspondent à nos valeurs et éviter l’épuisement psychologique.

Les limites des méthodes d’entreprenariat et de développement personnel

Je le rappelle, les critiques qui suivent sont une critique globale et une mise à distance par rapport à la mode actuelle des formations qui propose une « amélioration » de sa vie par l’intermédiaire du développement personnel et de l’entreprenariat. Cela n’exclut pas l’intérêt ou la légitimité de certaines approches, j’en présenterai dans la suite de cet article, mais il me semble important de poser d’abord les limites de cette tendance :

· Être heureux = réussir = devenir riche ?

Connaissez-vous l’expression « sortir de la Rat Race » ? Elle désigne l’idée d’échanger son temps contre un salaire, le métro-boulot-dodo, dont on pourrait sortir par l’indépendance financière. Il s’agit de trouver des leviers financiers qui permettent de générer des revenus passifs supérieurs à ses dépenses et pouvoir ainsi quitter son travail. L’idée n’est pas critiquable en soi, mais un biais en découle souvent, celui d’associer bonheur et réussite, puis réussite et richesse. Or l’argent est un moyen et pas une fin. Si on n’a pas cherché au préalable le sens profond de sa vie comment utiliser ce temps et cet argent dégagés ?

· Perte de la dimension morale

Aujourd’hui, les modèles de réussite que l’on présente sont plutôt Jeff Bezos ou Bill Gates que par exemple Malala Yousafzai, prix Nobel de la paix en 2014. Ces réussites sont surtout financières alors que leur positionnement moral est rarement discuté. Dans l’Antiquité, le bonheur était considéré comme l’aboutissement de la vie vertueuse. C’est-à-dire apprendre à ne pas se laisser contrôler par ses passions, pour moins souffrir, et en toute chose viser le Vrai, le Beau, le Bien. Ce qui me surprend, c’est que cette dimension morale classique soit si peu existante dans la plupart des méthodes. Il serait intéressant de repenser nos modèles !

· Sentiment de culpabilité

Aujourd’hui il existe tellement de méthodes pour être riche et heureux, que ne pas l’être, se plaindre ou galérer dans la vie s’apparenterait à un manque de volonté, parce que diable, il suffit d’appliquer le programme ! Ainsi l’individu devient totalement responsable de sa situation. Si elle jugée peu enviable, il lui suffit de faire des efforts pour changer, devenir une meilleure version de lui-même, sortir de sa zone de confort. S’il échoue, c’est de sa faute, une marque de faiblesse, ce qui renforce sa détresse, alors que le contexte est rarement interrogé.

Un parfait exemple du mal-être qui peut être engendré est celui de l’apparence et en particulier de la perte de poids. Il suffit de faire du sport et de mieux manger, par contre il y a d’immenses panneaux publicitaires pour Ferrero dans le métro parisien. Ou encore, le slogan d’une marque bien connu : « Ouvre un coca cola, ouvre du bonheur ». Coca fait du storytelling en « vendant du rêve », alors que les sodas rendent accro au sucre et font grossir. La société fourmille d’injonctions contradictoires et créent une confusion entre causes internes et causes externes, comme l’illustre cette vidéo d’Horizon gull.

· Injonction délétère au bonheur

Parmi ces injonctions, celle du bonheur est aujourd’hui omniprésente. Les termes joie, bonheur, réussite, sont partout, c’est une manne pour beaucoup de livres et de formations de développement personnel. Mais imaginer que l’on puisse vivre une vie dans un état de joie ou de dépassement de soi perpétuel est dangereux. Car soit on n’y arrive pas et on culpabilise, soit on y arrive, mais seulement pendant une période limité. A force de refuser d’entendre les sentiments négatifs, à vouloir n’être que joie tout le temps alors que les moments de faiblesses ou de souffrance dans la vie sont inévitables, on finit par s’effondrer.

Boris Cyrulnik, neuropsychiatre et écrivain que j’affectionne beaucoup, et qui a populariser le concept de résilience, insiste sur le danger de ne pas pouvoir exprimer ses émotions et sa souffrance. Dans un contexte de traumatisme ou de catastrophe, comme aujourd’hui avec la pandémie, c’est la « parole », quel que soit le moyen d’expression, et dans la mesure où celle-ci est écoutée, qui permet ensuite de se reconstruire. Une réécriture du récit de soi et un récit de groupe qui intègre la catastrophe. Or, cette injonction au bonheur, empêche d’avoir un milieu propice à cette parole, puisqu’il s’agit de se concentrer sur les aspects positifs, comme « les gratitudes », au détriment des négatifs qui font pourtant partie de l’individu.

kiosque paris publicité Coca Cola
Coca Cola qui donne des leçons de morale

· Pas de remise en cause du système

Réussir en se haussant à la tête du système ou en voulant s’en détacher, ne permet pas d’interroger le système, ça devient ici encore plus pernicieux. En positionnant tous les leviers d’amélioration entre les mains de l’individu, on renforce l’individualisme et on oublie tous les enjeux et contraintes psychologiques, familiales ou sociales qui pèsent sur lui. Dire qu’il est autant responsable de son bonheur que de son malheur occulte toutes les causes extérieures qui l’influencent ou le déterminent. Par exemple, il est plus difficile de trouver un travail de chef cuisinier en temps de coronavirus, malgré toute la bonne volonté du monde !

Moi, je vais vous révéler le secret pour réussir à vraiment devenir riche et célèbre ! Quand on analyse le comportement des individus en groupe, on constate qu’un groupe où les membres coopèrent s’en sort mieux qu’un groupe où ils ne coopèrent pas. Par contre au sein du groupe altruiste, l’individu égoïste s’en sort mieux que tous les autres. Donc pour réussir, il faut tricher ! Je vous invite à regarder l’expérience mathématique du « dilemme du prisonnier ». Ainsi ces méthodes expliquent comment se hisser au sommet du système, de la masse, pour ne plus être l’exploité, devenir l’exploiteur et faire travailler les autres. Une autre méthode simple pour devenir riche, c’est de naître dans une famille riche ou de bénéficier d’un bel héritage, mais évidemment, ce n’est pas donné à tout le monde. C’est là où le bas blesse !

Nécessité de prudence vis-à-vis de ces méthodes

Cette injonction au bonheur, en rappelant constamment que le français est premier consommateur d’antidépresseurs en Europe, n’est pas anodine comme nous l’avons vu. Cela crée un cercle vicieux, « je vais te rendre mal, pour te vendre des choses pour aller mieux », tout en évitant d’aborder les enjeux sociaux et politiques qui se cachent derrière. Pour aller plus loin sur cette question, je vous invite à lire le livre Happycratie d’Edgar Cabanas et Eva Illouz. Ainsi devrions-nous garder une certaine prudence et un esprit critique par rapport à cette tendance, sans compter les charlatans ou les gourous, voir l’enquête-vidéo de Babor.

Livre Happycratie Eva Illouz et Edgar Cabanas

Avant d’aller plus loin sur l’approche entrepreneuriale de l’art et d’évaluer quelles méthodes pourraient s’adapter à ce produit si particulier qu’est une œuvre, il me semblait nécessaire de faire cette critique plus générale. Il n’est pas question de condamner par défaut le marketing, mais la manière dont il est utilisé pour servir le mythe de la croissance infini, qui alimente une société insatiable. Ainsi, prendre conscience de ces ficelles et de celles qu’on veut utiliser est aussi un positionnement par rapport au type de société que l’on rêve et qui nous semble juste, surtout en tant qu’artiste.

L’art, on a peut-être tendance à l’oublier aujourd’hui, est l’un des fondements des civilisations humaines, comme la philosophie ou les sciences. Les peintres ont façonné notre regard, les écrivains et penseurs ont construit les concepts avec lesquels on pense le monde. Atteindre le bonheur en étant riche ou en appliquant une méthode est une illusion. Au contraire, c’est à travers la culture que l’être humain a pu s’élever et trouver du sens pour travailler son angoisse de la mort. L’art est immortel contrairement à l’argent !

Trouver son positionnement d’artiste-entrepreneur

Il n’empêche, vouloir promouvoir et vendre son travail, en particulier aujourd’hui avec internet, ne s’improvise pas. Cela se rapproche d’une activité d’entrepreneur sur de nombreux aspects, comme l’organisation, la visibilité, le calcul des coûts et bien sûr le marketing, qu’il est nécessaire d’apprendre. Mais avant de parler méthodes, il convient de définir ce positionnement particulier de l’artiste et le réconcilier avec la partie financière de sa pratique, réflexion entamée dans les deux précédents articles.

Ce serait une erreur de diaboliser l’argent par définition. Il n’empêche pas l’artiste de créer un lien avec son public, n’est pas incompatible avec son empathie et sa générosité, au contraire. L’artiste a aussi pour rôle d’inspirer les gens qui le suivent, les faire rêver à cette autre vie où ils pourraient créer pareillement, c’est-à-dire les rendre auteurs. L’argent recrée alors un équilibre en permettant à ces « fans » de pouvoir soutenir les artistes et de rétribuer un travail qui a pris du temps et de l’énergie. Car il ne faut pas croire que créer une œuvre, c’est seulement de la passion, donc facile à faire, c’est même plutôt l’inverse.

tableau Flammes vives à l'acrylique et fils DMC rouge orange jaune
Je me suis tellement piquée le doigt sur l'aiguille, tel la Belle au Bois dormant, il me faudra bien 100 ans pour venir à bout de ce dragon !

Ainsi payer les artistes à leur juste valeur est aussi une manière pour l’acheteur de reconnaître ce travail et la place des créateurs dans la société, sujet ô combien actuel ! Évidemment, toute la difficulté est que l’art n’est pas utile ou « essentiel » à proprement parler, comme peut l’être un épluche-légumes ou un urinoir. Je pense que ce manque de reconnaissance de notre société renforce le sentiment « d’imposture » que ressentent parfois les artistes et leur difficulté à se vendre, puisqu’il faut d’abord prouver une légitimité sociale qui à d’autres époques était plus évidente.

Ressources marketing intéressantes

Le levier de l’artiste ne sera pas de répondre à un besoin concret avec un produit, mais plutôt de susciter une émotion, une réflexion. Il y a pour moi deux niveaux d’appréhension d’une œuvre. Premièrement la rencontre, le choc esthétique, puis la découverte de l’auteur et de sa Voix singulière qu’il exprime à travers sa démarche artistique. Grâce à sa biographie et sa démarche, l’auteur va pouvoir raconter son histoire et susciter l’intérêt de son public, qui correspond à une approche de « storytelling ». La Maison des artistes et La Condamine, ainsi que ArtXterra, proposent des formations intéressantes sur ces questions.

Mais aller voir du côté des ressources spécifiques à l’entreprenariat plus généralement, peut apporter de bonnes pistes, à conditions de les adapter au contexte artistique. J’aimerais alors vous présenter un couple de freelances qui propose des formations de marketing digital, Travelplugin. Il propose beaucoup de contenus gratuits d’excellente qualité (articles et guides), qui invitent à l’introspection. Mais surtout, je leur dois le déclic qui m’a fait commencer ce blog il y a quelques années, puis la décision de me lancer en tant qu’artiste professionnel, même si c’est un processus lent.

Un autre organisme, Livementor, propose des formations variées et sur l’entreprenariat, y compris digital, éligibles à divers financements. Ce que j’apprécie est leur approche de « marketing généreux » et la valorisation de projets basés sur l’humain. J’en arrive à ma dernière référence, Isis et son blog Les Nouveaux Travailleurs, dont l’approche peut être particulièrement intéressante pour les artistes, car elle dépasse la dichotomie salarié entrepreneur, en présentant d’autres rapports au travail, comme les Multipotentiels ou les Slasheurs, tout en insistant sur l’épanouissement et les valeurs.

Conclusion

Pour conclure ce long article, je dirais qu’il faut réussir à faire la part des choses dans toutes les méthodes qui pullulent sur le net et trouver celles qui sont cohérentes avec nos valeurs. Car pour vivre de son art, il est nécessaire d’apprendre à le promouvoir et le vendre, personne ne parlera de notre travail mieux que nous. Mais si comme moi, vous gardez encore des résistances, le meilleur conseil que j’ai lu est de trouver des modèles ou des mentors. Y a-t-il des artistes dont vous appréciez particulièrement le travail au point de vouloir leur acheter quelque chose, et pourquoi ? Comment réussit-il à rester authentique dans son marketing ?

A partir de là vous pouvez analyser comment il communique et les approches qu’il utilise pour vous en inspirer. Par exemple, j’apprécie beaucoup la relation que crée Isis, dont j’ai parlé plus haut, par l’intermédiaire de ses newsletters. Je la trouve authentique et sympathique (j’ai eu l’occasion de discuter avec elle, ça a confirmé mon impression), elle s’adresse à ses abonnées comme à des amis. C’est pour moi un modèle inspirant et j’espère que son exemple ainsi que les autres ressources présentées seront des pistes intéressantes pour vous. Si vous en avez d’autres, n’hésitez pas à les partager en commentaire.

2 réflexions sur “Coup de gueule contre les méthodes « miracles » d’entrepreneuriat”

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