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Peut-on faire du marketing en art sans vendre son âme au diable ?

Il y a quelques semaines j’ai fait les frais d’un démarchage abusif. Deux hommes polis et bien habillés ont sonné chez moi pour des motifs légitimes en apparence. Après une heure de discussion, je signais le contrat. Un marketing parfaitement rodé et efficace, même si j’ai résilié un peu plus tard. Mais au fond, devrais-je les maudire sur des générations ou les engager pour vendre mes tableaux ? Je préfère éviter de manipuler les gens qui aiment mon travail. Il doit donc bien y avoir un moyen de le vendre tout en restant authentique !

 

Gravure d’un colporteur du XIXe siècle revisitée

A l’instar de mon précédent article où, subventionné par le lobby des chats dans leur projet de conquête du monde contre un peu de visibilité, je mettais en lumière cette stratégie plus que douteuse d’utiliser son chat. La manière de promouvoir et vendre son travail doit rester en cohérence avec ses valeurs en tant qu’artiste. Cet article questionnera l’authenticité et le rapport à l’argent, et un second posera un œil critique sur les méthodes actuelles d’entreprenariat et de développement personnel pour déterminer ce pourrait nous intéresser.

Les artistes et l’argent

Nous avons encore cette image de l’artiste comme d’une figure maudite, prêt à vivre une vie de misère pour “l’amour de l’art”. J’avais parlé de ce mythe dans un de mes premiers articles en suggérant qu’il fallait le dépasser. Il n’en reste pas moins pourtant que ce mythe illustre un vrai tiraillement dans la tête de l’artiste, quelle que soit sa forme d’expression. Car sa finalité première n’est pas nécessairement de vendre son œuvre. Il y a d’abord un besoin d’exprimer quelque chose : “je ne peux pas ne pas faire de l’art”. 

Une œuvre d’art est bonne si elle provient de la nécessité. Dans cette façon de prendre origine réside ce qui la juge : il n’y a pas d’autre jugement. C’est pourquoi cher Monsieur, je n’ai su vous donner d’autre conseil que celui-ci : entrez en vous-même, éprouvez les profondeurs d’où jaillit votre vie ; c’est à sa source que vous trouverez la réponse à la question : dois-je créer ? Prenez-la comme elle sonne sans chercher à l’interpréter. Peut-être se révélera-t-il que vous avez vocation à être artiste. Alors acceptez le destin, portez-le, son fardeau, sa grandeur, sans jamais réclamer une récompense qui pourrait venir du dehors. Car le créateur doit être lui-même un monde, il doit trouver toute chose en lui et dans la nature à laquelle il s’est lié.

Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke

Il n’est pourtant pas illégitime de vouloir vendre son travail. Qu’une personne décide d’investir dans une œuvre est une sorte de consécration pour l’artiste, à la fois un engagement et une manière de le soutenir de la part de l’acheteur. Et puis, il y a les considérations bassement matérielles, avoir un toit et bien manger, rembourser le matériel mais aussi les questions de stockage. Produire des œuvres c’est bien, mais les murs n’ont pas une surface infinie ! La question est donc la suivante : comment assurer pratique artistique et confort de vie minimal ?

Outre les galeries et les salons d’art, internet a permis l’émancipation de nombreux artistes, le domaine de l’art perdant de son élitisme sur la toile en étant potentiellement accessible à n’importe qui. Mais là encore, nouveau problème, comment se faire voir au milieu de tous ces artistes talentueux ? La tentation peut alors être grande d’utiliser des techniques de marketing similaires à celles des deux commerciaux venus sonner chez moi. Je vendrais probablement plus avec cette approche, mais ce n’est pas évidemment aussi simple…

On ne peut pas vendre de l’art comme n’importe quel produit

Je lis souvent qu’il suffit de vendre un produit qui répond réellement au besoin de ses clients pour qu’il soit légitime. Certes, mais la stratégie marketing n’est pas neutre. Si le produit est bon et de qualité, quel mal y aurait-il à utiliser des techniques comme le stress marketing, comme l’effet de rareté (excellente vidéo de la chaine d’Horizon Gull sur le « hacking social ») pour augmenter artificiellement la valeur perçue du produit et déclencher la vente ? Cela a plus tendance à me poser un problème moral, je me vois mal appliquer ces méthodes pourtant classiques pour vendre mes œuvres.

En outre, une œuvre d’art a cette particularité de ne pas répondre à un besoin évident pour le consommateur. Investir dans une œuvre d’art n’est pas un acte anodin de la part d’un acheteur. Pour qu’il y ait engagement, il doit être réellement conscient de ses actes, cela signifie qu’il adhère à la vision exprimée à travers l’œuvre. De la même manière que l’artiste n’a pas pour finalité première de gagner de l’argent, mais plutôt d’exprimer quelque chose qui pourrait être partagé par un autre être humain, il ne peut pas vendre ses œuvres comme un produit classique, avec les mêmes procédés.

Le levier du besoin étant inadapté quand il s’agit de vendre de l’art, les stratégies de marketing classiques inefficaces, que reste-t-il ? C’est une question qui m’interroge beaucoup en ce moment. Avec internet, l’artiste peut être en contact direct avec son public, mais il doit lutter pour se faire connaître, une goutte d’eau dans l’océan virtuel. Et il y a la question de la moralité. Selon moi, il y a une dimension éminemment morale dans la pratique artistique, j’en reparlerai, qui questionne la manière même de vendre son l’art.

Muse ou client idéal

Un artiste peut décider d’avoir un travail « alimentaire » en parallèle de son activité créatrice s’il parvient à bien organiser son temps, ce qui lui confère plus d’indépendance par rapport à son public. A l’inverse, s’il veut vivre de son art, donc rentabiliser son activité et pouvoir se rémunérer dignement, cela s’apparente bel et bien à une activité d’entrepreneur, avec la spécificité de vendre de l’art. Imaginer que la qualité des œuvres seule suffit pour se faire repérer serait naïf, cela suppose donc malgré tout d’apprendre à vendre.

Je ne pense pas que l’on puisse faire l’économie, en tant qu’artiste professionnel, d’apprendre les bases du marketing, de la communication, de la vente, mais il reste important selon moi de garder un esprit critique sur ces techniques. Si les méthodes proposées nous mettent mal à l’aise, elles seront difficiles à appliquer et finalement inefficaces. C’est pourquoi il est important de nous interroger sur nos valeurs, pour qu’il y ait une cohérence entre le Pourquoi de notre art et la manière de le vendre.  

Le baiser de la Muse, Félix Nicolas Frillié

Je me faisais la réflexion dernièrement que le « client idéal » souvent cité dans les manuels de marketing, pouvait s’apparenter au fait d’avoir une Muse. Vouloir montrer son art et le vendre, implique d’avoir un rapport à l’Autre, à la fois de s’intéresser à lui et de le toucher. Imaginer son « client idéal » comme étant sa Muse et s’adresser à lui comme tel, pourrait aider à s’adresser à lui de manière plus authentique. Car au fond, les personnes sensibles à notre art sont aussi celles qui partagent nos valeurs, d’où l’importance de créer une relation sincère et d’en prendre soin dans le temps, même s’il y a un rapport financier.

La suite dans le prochain article…

Le sujet est trop vaste pour pouvoir le traiter dans ce seul article. J’aborderai plus spécifiquement les outils de marketing et leurs limites selon moi dans le prochain article sans doute plus acerbe. Il y a une croissance exponentielle des formations pour gagner de l’argent en devenant autoentrepreneur et il faut vraiment garder un esprit critique pour trouver la perle rare. Mais il convient aussi de s’interroger aux référentiels de valeurs qu’ils transmettent et vers quelles sociétés ils tendent.

Avoir une approche éthique de la vente de son art, vous l’aurez compris, est une problématique importante pour moi. Je ne sais pas comment vous vous positionnez sur cette question, mais j’espère avoir pu vous donner des pistes de réflexion si celle-ci vous agite aussi. Il s’agit évidemment de mon point de vue, qui est tout à fait discutable. N’hésitez pas à ouvrir le débat en commentaire ou parler de vos stratégies marketing personnelles, je serais curieuse de les connaître.

4 réflexions sur “Peut-on faire du marketing en art sans vendre son âme au diable ?”

  1. Je suis moi-même en plein projet de création de ma microentreprise afin de pouvoir vivre de ma passion qui est la correction de tout format, tout type de textes, avec une préférence pour la littérature imaginaire. Il n’y a pas d’embauche et je dois devenir prestataire de service si je veux espérer vivre de mon métier.
    J’ai donc un accompagnement d’un organisme proposé par Pôle-emploi (je voulais juste savoir quel statut juridique me conviendrait le mieux et me coûterait le moins cher). Et là je suis sur le cul, on me suggère des visio-conférences avec des entrepreneur.e.s, des formations en marketing, en développement, faire des études de marché, du type de clientèle, rechercher les tarifs qui se pratiquent, définir le bilan prévisionnel annuel, etc. Tout passe par le business alors que je cherchais juste à générer mon propre emploi avec le moins d’administratif possible pour me consacrer au métier et non pas comment être un super chef d’entreprise.
    Rechercher les tarifs… dans mon métier, je peux comprendre, même si cela amène souvent certains à brader leurs prix pour décrocher la mission que l’autre, un poil plus cher, pourrait avoir à leur place. Ma stratégie marketing sera, ni plus ni moins, d’aller voir les tarifs pratiqués par mes concurrents et de proposer sensiblement les mêmes.
    Mais, en ce qui concerne la vente d’œuvres d’art, cela me semble aberrant. Sur quels critères définit-on la valeur financière de l’art ? Et là aussi il faut se mettre à calculer le coût du matériel, le temps passé à tant de l’heure, l’électricité, le loyer, assurance, etc. (seuil en-dessous duquel tu ne dois pas vendre). Mais à combien chiffre-t-on la valeur émotionnelle qu’on y a mise et qui doit s’ajouter au tarif seuil défini plus haut ? Je te propose d’aller voir les sites d’autres artistes (il y en a plein en ligne de nos jours) et de t’inspirer des tarifs pratiqués par les autres selon le format, la technique, la complexité de réalisation,…
    Il te faut aller au delà de ton éthique et ne pas avoir peur de vendre à un tarif qui peut te sembler trop cher. Ton art, ton émotion ont une valeur. Ta muse ou ton mécène s’ils sont intéressé.e.s trouveront le prix justifié. Et si tu baisses le prix pour quelqu’un, il faut bien souligner que c’est une exception : parce qu’au bout de trois toiles achetées, tu veux bien faire un geste. Je plaisante, quoique.

    1. Merci Myriam pour ton commentaire.
      C’est un beau projet dans lequel tu veux te lancer, mais j’imagine que ton accompagnement a dû te faire l’effet d’une foudre de guerre ! Il y a sans doute des choses intéressantes à apprendre mais ça peut vite devenir complexe et technique. Une ressource intéressante que je partage dans l’article suivant, et dont je t’ai déjà un peu parlé, mais je vais aller un peu plus loin ici : https://www.travelplugin.com/guides-et-cours-gratuits/
      Je t’invite à regarder la formation gratuite : « Tes Premiers Revenus en 15 Jours ». Elle aborde directement la question de trouver des clients et de vendre un « prototype » de service pour tester son idée. Je n’ai pas pour l’instant vocation à être freelance et je ne suis pas forcément à l’aise avec l’idée de démarcher des clients, et pourtant je me suis sentie capable de suivre les conseils qui étaient proposés. Ce n’est pas mon modèle économique, mais toi ça pourra peut-être te parler du coup.

      Pour ce qui est de la vente d’œuvre d’art, je te rejoins, c’est un sujet bien compliqué. Comme tu le dis, je pense qu’il faut faire à la fois une analyse objective du coût et du temps de production, afin de définir un pallier en dessous duquel tu vends à perte, et parallèlement, évaluer le prix du marché avec des artistes et œuvres similaires.
      Et puis il y a la valeur émotionnelle derrière l’œuvre. J’ai déjà passé le cap d’accepter de me séparer de certaines de mes œuvres, ce qui était impensable pour moi il y a quelques années. Un grand progrès donc !

      En bref, quelque soit le domaine, se mettre à son compte, c’est un processus qui demande une maturation certaine, tu ne peux pas le faire comme ça, du jour au lendemain !

  2. Une réflexion intéressante sur l’éthique de l’artiste qui fort heureusement trouve les mêmes factures que tout à chacun dans sa boite à lettres. A mon humble avis ce sont la ténacité, la durée, la régularité qui sont les atouts marketing véritables dans l’univers du web. Et comme logiquement ce sont exactement les mêmes pour produire une œuvre il ne devrait pas y avoir d’antagonisme. Sauf si l’artiste tombe dans le piège de comparer son nombre de « followers » à d’autres ce qui ne garanti pas la qualité d’une œuvre pour autant. Encore une fois la notion de résultat attendu est un bon sujet de méditation …

    1. Merci Patrick pour cette réflexion. Je suis d’accord avec toi sur cette idée de durée et de ténacité. Les réseaux sociaux ont un rythme effréné, ce qui est antagoniste avec le temps de réalisation d’une œuvre de qualité. Mais il faut du temps pour créer une relation de confiance avec les gens. Donc prendre son temps et tenir la distance dans sa production et le partage de son travail est sans doute, en effet, le meilleur conseil !
      Je suis d’accord aussi pour les followers, c’est dur de totalement se départir de « la preuve sociale », même si celle-ci est très artificielle, mais il est nécessaire pour garder la tête sur les épaules et continuer toujours plus loin son activité artistique.

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