En finir avec le mythe de l’artiste maudit

La notion d’artiste revêt tout un ensemble d’images préconçues et de clichés, autant pour le public que pour ceux qui pratiquent une activité artistique. Un artiste a une aura particulière, à la fois adulé et critiqué et cette étiquette peut être difficile à porter. Elle inclut de nombreuses caractéristiques qui ne sont pas pour autant le reflet de la réalité. A l’inverse, se définir en tant qu’artiste peut être jugé très prétentieux. Ainsi ce « mythe de l’artiste » peut compliquer la tâche de toute personne désirant vivre de ses activités artistiques. L’idéal de la vie d’artiste : héritage de la Bohème et du Romantisme Être artiste, dans l’imagerie populaire, c’est être libre de créer, se départir de toutes les contingences matérielles, sortir des conventions sociales, être en décalage avec les normes de son époque. Parce qu’ils sont artistes, ils s’autorisent à faire des choses que la plupart des gens ne feraient pas et qui sont mieux acceptées car « c’est de l’art ». Cette idée est largement héritée des œuvres d’Honoré de Balzac, Un prince de la bohème et d’Henry Murger, Les scènes de la vie de Bohème, qui inspirèrent par la suite de nombreuses œuvres, comme l’opéra La Bohème de Giacomo Puccini ou la chanson du même nom de Charles Aznavour. Ces œuvres valorisent une image de l’artiste par son mode de vie excentrique, passionné et pauvre, car prêt à sacrifier son bien-être, ses besoins vitaux, pour “l’amour de l’art”, comme la réalisation d’un but ultime qui dépasse la condition humaine. Certains poètes ont aussi contribué à cette image mythique de l’artiste, avec notamment les figures d’artistes torturés, de poètes maudits comme Verlaine ou Rimbaud. Des personnalités qui expriment leurs souffrances et leur mal-être à travers leurs œuvres, proches de la folie. Ils vivent souvent à l’écart de la société, se sentent incompris. Pourtant souvent, après leur mort, on dira qu’ils étaient des génies. Ils acquièrent ainsi une image fascinante, iconique, qui renforce le mythe de l’artiste. Il semble incontestable qu’il y ait un lien entre l’expression artistique et l’expression du mal-être de son auteur. Cela pourra faire l’objet d’un article entier. Pour autant il existe aussi de nombreux artistes célébrés de leur vivant, qui ont pu vivre de leur art, mais on parle moins souvent de ces succès, comme ceux du Greco ou de Picasso. On se souvient surtout des histoires tragiques, alors qu’elles ne sont pas nécessairement la norme. Clichés et conséquences néfastes pour les artistes aujourd’hui Cette vision idéalisée de l’artiste et de son mode de vie est à l’origine de nombreux clichés qui finalement desservent ceux qui veulent avoir une activité artistique. La principale critique que l’on entend, du public ou des artistes eux-mêmes : « si c’est commercial ou si c’est pour plaire, ce n’est plus de l’art. » C’est-à-dire qu’il y aurait une perte d’authenticité et de liberté on veut vendre donc plaire à un public. Ce qui s’oppose aux artistes cités plus haut, qui créent pour créer et pas pour séduire. Les artistes dit naïfs sont un autre exemple de cet art désintéressé. Le facteur Cheval a passé 33 ans à construire son Palais idéal, classé monument historique 45 ans après sa mort. Pourtant cette idée pose un problème. Puisque les artistes travaillent pour l’amour de l’art, par passions et pas pour l’argent, ils n’ont pas besoin de cette motivation pour fournir des efforts. C’est ainsi que l’on voit de nombreux artistes qui font du travail bénévole simplement pour se faire connaître. Phénomène que l’on voit aussi beaucoup sur internet, par exemple chez les youtubeurs. Certains se font vivement critiqués par des membres de leur communauté quand ils découvrent que la personne dont ils consomment les contenus gagne de l’argent avec. Pourtant, dans d’autres domaines, y compris artistiques, il semble légitime d’être rémunéré pour un travail fournit. Un autre cliché sur les artistes : à cause de leur passion artistique et dévorante, ils n’arrivent pas à s’intégrer dans la société, ils sont asociaux. Il découle au moins deux biais cognitifs de cette idée. D’une part les artistes ne savent pas communiquer, donc expliquer leur démarche artistique, l’œuvre doit parler d’elle-même. D’autre part, ils ne savent pas se vendre, promouvoir leur travail. S’ils ont de la chance, un mécène, un collectionneur, un galeriste les reconnaîtra et les fera connaître. Ainsi sortiront-ils enfin de leur anonymat et leur misère, mais deviendront dépendant de leur « sauveur ». Autre difficulté, les artistes ont souvent du mal à fixer un prix à leur travail. C’est déjà compliqué de mettre un prix à quelque chose d’aussi personnel, sans parler du tabou lié à l’argent cité plus haut. En plus de ça, s’ajoute l’idée qu’une œuvre d’art n’a pas de prix. C’est différent dans la culture anglo-saxonne. Ce qui explique aussi pourquoi j’ai surtout trouvé des ouvrages américains sur ce sujet et peu en français. Voir par exemple : How to sell your art online, de Cory Huff. Peut-on vraiment vivre de sa passion artistique ? Il existe une variété d’artistes comme autant de personnalités qui expriment leur sensibilité, chacune dans sa discipline. Il serait absurde d’imaginer que ces clichés puissent être représentatifs de l’ensemble des artistes. Si certains vivent en marge, avec d’excellentes raisons, ils ne sont pas nécessairement asociaux ou en rejet total de société. La chose importante à retenir selon moi c’est que l’on peut avoir une activité artistique sans pour autant s’affirmer artiste. En outre, un artiste n’est évidemment destiné à vivre « la vie d’artiste » pour être reconnu comme tel. C’est un choix de vie. On peut suivre ce modèle, mais il y en a d’autres possibles. L’artiste est en droit de vendre ses œuvres, son savoir-faire et de faire des commandes pour des clients, cela ne lui enlève pas sa valeur de pureté artistique. De grands peintres exécutaient des commandes pour lesquelles ils étaient payés. Ce qui ne les empêchait pas de créer leurs œuvres personnelles à côté. Elles n’en sont pas moins considérées comme des chefs d’œuvres, si

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