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La banane subversive de l’art contemporain

Petit rappel si vous avez laissé passer ce haut fait d’actualité : tout commence début Décembre 2019 à la foire d’art contemporain Art Basel de Miami avec cette œuvre de Maurizio Cattelan intitulée The Comedian, une simple banane scotchée au mur. La polémique qui s’ensuivit ne se joue pas tant autours de la banane que sur le fait que l’artiste l’ait vendu à 120 000 $. En outre, la banane a été mangée par un autre artiste, David Datuna, juste après la vente. Mais rien de grave, la banane n’est qu’une idée…

L’art est devenu un spectacle

Y’a quand même un truc très symbolique avec la banane. Au moment où j’écris ces lignes, j’ai déjà tout un tas de jeux de mots qui me viennent en tête, plus ou moins subtils… Déjà, l’expression « avoir la banane », signifie avoir un sourire qui va de là jusque-là et être super HAPPY ! Je suis sûre que le choix de ce fruit plutôt qu’une clémentine ou un ananas n’est pas tout à fait innocent.

L’art a beaucoup évolué depuis la recherche des canons de beauté de l’Antiquité qui cherchait à définir l’idée du Beau. Aujourd’hui il n’est déjà plus nécessairement question de beauté, mais plutôt de concepts et les frontières de l’art visuel se sont pas mal brouillées. Il n’y a plus seulement de la peinture, de la sculpture, de la photographie, d’un côté et le théâtre, le cinéma, la musique, la poésie de l’autre, tout se mélange. L’art contemporain est aussi spectacle, installation, performance, jeu, interaction avec le public, rapport au temps.

Dans le cas de notre fameuse banane, où s’arrête l’œuvre ? Maurizio Cattelan est un artiste polémique, il sait que The Comedian, qui n’est pas un titre anodin non plus, va faire parler. En quoi une banane scotchée au mur est-elle une œuvre d’art ? Et le fait que la banane soit mangée en direct juste après la vente par un autre artiste qui déclare « Je peux manger la banane et le concept de la banane car je suis un artiste et non un homme ordinaire » dans une performance intitulée « Hangry artist », qu’en penser ? Peut-être que le prix même d’achat fait aussi partie de l’œuvre ?

Vers un art conceptuel

Néanmoins, il y a des polémiques ou des interrogations qui semblent légitimes. Certaines œuvres, certains artistes sont complétement hermétiques pour le commun des mortels. D’autres supposent d’avoir de bonnes connaissances en histoire de l’art et pratiques artistiques, la théorie des couleurs, les règles de compositions, etc.

Si l’on ne peut pas réduire l’ensemble des œuvres d’art contemporaine à un seul style spécifique, il faut admettre que certains courants d’art contemporain ne se donnent pas facilement à voir. Ils sont plus intellectuels, plus conceptuels. Ce qui peut être tout à fait intéressant, mais aussi plus hermétique. Il n’est plus vraiment question ici de choc esthétique, ce qui n’exclut pas d’autres formes de choc néanmoins.

Pour vous donner un exemple, j’étais allé voir en 2008 l’exposition Cellar Door de Loris Gréaud, que j’avais bien aimé. Il y avait tout un jeu sur les concepts, leur représentation ou absence de représentation, la présence des objets ou leur disparition. L’une des œuvres présente le plan en 2D d’un appartement grandeur nature, suspendu au plafond. La subtilité étant que l’on perçoit les contours des murs, donc une idée de la 3e dimension par de l’air. En somme, c’est en passant sous le plan et en ressentant les différences de souffle que l’on peut, en suivant les colonnes d’air, se figurer le plan. Ainsi, dans cette œuvre en particulier, rien n’est donné à voir, mais il y a pourtant quelque chose.

L’art contemporain versus le marché de l’art

Je suis loin d’être une spécialiste de la question, mais j’émettrai une différence entre l’art contemporain et le marché de l’art contemporain, ce dernier ne représentant qu’une partie infime de l’ensemble des œuvres réalisées par les artistes actuels. Et ce marché de l’art est un monde plutôt fermé.

L’art contemporain est depuis quelques décennies entré dans le marché économique et a fini par former, là-aussi, une bulle spéculative. Dans son livre L’Imposture de l’art contemporain, Aude de Kerros explique que les cotes de certains artistes sont gonflées artificiellement pour faire monter les prix, ce qui à terme finit par dénaturer le propos des œuvres, dont l’objectif n’est plus seulement artistique mais aussi économique.

Cela peut expliquer aussi pourquoi l’art contemporain coté est devenu si conceptuel. Car manier des concepts peut d’un côté donner une illusion de sens, selon les plus critiques, mais cela permet surtout de rendre le propos hermétique. Et qui dit hermétique, dit un langage réservé aux seuls initiés, à une élite. David Datuna l’affirme lui-même : « je suis un artiste et non un homme ordinaire ». Il s’agit donc d’un monde à part avec son propre langage, ses propres codes et ses enjeux de pouvoir et d’argent… Cela vaut cher, mais vous n’êtes pas en mesure de comprendre pourquoi !

La banane et les médias

Pour ces raisons, le grand public n’a pas forcément toujours une bonne image de l’art contemporain et des artistes actuels. Ce qui est bien dommage, n’est-ce pas, si vous êtes artiste, mais aussi parce que c’est loin de représenter l’ensemble des productions contemporaines. Les gens ratent de très belles œuvres et de très beaux messages. Je ne suis certes pas objective, mais je reste convaincue de l’importance des artistes dans la société. Cela fera sans doute l’objet d’un futur article.

En outre, cette image négative est renforcée par le traitement des arts visuels contemporains qui est fait dans les médias. Si vous y réfléchissez, on parle très peu des œuvres et artistes contemporains dans le domaine des arts visuels, c’est-à-dire, dans la peinture, la sculpture, les installations ou les performances, à l’inverse de la musique, du théâtre ou du cinéma. Par contre, dès qu’il y a des sujets plus polémiques, comme la ventes d’œuvres à des prix astronomiques ou des œuvres particulièrement subversives, là, ça fait le buzz !

Je vous invite à regarder cette petite chronique de Sonia de Villers, qui m’a, entre autre, inspiré cet article. Il illustre particulièrement bien cette question de l’art contemporain dans nos médias :

https://www.franceinter.fr/emissions/l-edito-m/l-edito-m-10-decembre-2019

Pour aller plus loin sur ces réflexions sur le marché de l’art contemporain, voici un article intéressant de l’Express, n’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez en commentaire :

https://www.lexpress.fr/culture/art/l-art-contemporain-est-il-une-imposture_1747136.html

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